Les endo-squelettes et exo-squelettes moraux : Un point de vue sur le clivage culturel de l’Amérique

News of Tomorrow, 16 mai 2009

La semaine dernière, dans le post où je demandais à la communauté NSB de l’aide (voir “Le vent s’est levé, et voilà que ça tangue“), j’ai conclu ainsi,

Dans les prochains jours, en guise de rappel à la contribution des efforts fournis par NSB en s’intéressant à la crise nationale, je posterai certains de mes principaux exposés. Ceux-ci ont été publiés ici ces dernières années.


Voici le second de ces articles : un texte qui examine la psychologie de différentes “structures morales” qui tendent à correspondre aux clivages culturels et politiques. “Les endo-squelettes et exo-squelettes moraux” a été publié ici il y a plus de deux ans, et ensuite dans le journal The Humanist.

 

Dans les mois qui suivirent l’élection de 2004, lorsque les États Rouges étaient supposés avoir voté selon leurs “valeurs morales,” de nombreux observateurs ont remarqué que les films et les programmes télé sordides que la droite chrétienne et traditionaliste dénonçait si énergiquement tendaient à être les mieux notés dans les comtés où ces personnes sont les plus présentes. (Il a aussi été remarqué que certaines pathologies familiales que les traditionalistes décrient se retrouvent le plus souvent parmi les bruyants défenseurs des “valeurs familiales.)

 

Certains prirent cela comme une indication claire de l’hypocrisie des conservateurs : ils jouissent secrètement de ce qu’ils dénoncent. Selon une critique, ils ne sont pas aussi préoccupés de moralité qu’ils prétendent l’être. Derrière une posture de dévotion à la vertu, ils s’adonnent dans l’ombre aux pulsions interdites.

 

Jimmy Swaggart en est un parangon.

 

Mais je ne pense pas que “l’hypocrisie” soit la manière la plus éclairante de percevoir ce phénomène. Pas si l’hypocrisie est entendue comme une forme de malhonnêteté délibérée.

Différentes structures de moralité

 

Grâce à mes discussions sur la moralité avec des religieux traditionalistes, j’ai constaté que nombre d’entre eux pensent que ceux qui ne croient pas en leurs structures morales rigides – qui ne croient pas en Dieu, ou aux Dix Commandements, ou à des règles inviolables et absolues de conduite morale – doivent vivre des vies de péché et de débauche. Ils ne peuvent pas comprendre – et semblent souvent être réticents à croire – que des gens comme les unitariens puissent avoir les vies bien-ordonnées auxquelles ils aspirent eux-mêmes – comme celles de citoyens qui travaillent dur et respectent la loi, ou celles de personnes responsables et dévouées envers leur famille.

 

Commentaire FQ: Lobaczewski parle dans Ponérologie politique (p.129) des personnalités schizoïdes :

Mauvais juges d’une situation psychologique, il sont enclins à interpréter de façon erronée, péjorative, les intentions d’autrui. Ils s’impliquent volontiers dans des activités qui semblent morales mais qui en fait sont dommageables pour eux-même et pour autrui. Leur vision psychologique du monde étant tronquée, ils sont très pessimiste vis-à-vis de la nature humaine. Ils peuvent aller jusqu’à affirmer que : “la nature humaine est tellement mauvaise que dans la société l’ordre ne peut être maintenu que par un pouvoir fort établi par des individus hautement qualifiés, au nom d’une idée supérieure.” Appelons cette expression typique le “discours schizoïde”. En fait, la nature humaine ne tend pas à être mauvaise, pourvu qu’aucun schizoïde, ne soit là pour pourrir la vie des gens.

 

Cette incapacité à comprendre comment les “libéraux” non-croyants peuvent avoir des vies morales est en fait le revers de la médaille de l’accusation d’hypocrisie que les libéraux portent aux habitants des états rouges qui regardent “Desperate Housewives” et qui peuvent aussi avoir des vies familiales désordonnées.

Et ces erreurs viennent du fait que les deux groupes ont des structures morales différentes.

 

Différences du locus of contrôle

 

C’est une de mes élèves (dans un cours pour adultes sur la “Crise Morale de l’Amérique”) qui a trouvé l’image appropriée. Cela ne lui fait rien, m’a-t-elle dit, s’il y a de nombreuses règles appliquées au sein de la société. Ses croyances morales sont fermement ancrées en elle – une sorte d’endo-squelette, selon elle.

Nous parlions du désarroi que les traditionalistes américains ont ressenti face au délitement de la voie-étroite et du droit chemin. La moralité, selon elle, semble constituer chez eux une sorte d’exo-squelette. C’est l’image qu’elle utilisait pour saisir leur dépendance vis-à-vis des structures morales externes – lois, punissions, etc. – les maintenant dans les contraintes de la moralité en laquelle ils croient.

 

Commentaire FQ: Kazimierz Dabrowski, contemporain de Lobaczewski, a comparé cet “endo-squelette” moral à une “hiérarchie authentique de valeurs”. Il désignait en cela un système de valeurs choisi par soi-même, déterminé par des émotions supérieures d’empathie et un sens inné de conviction morale. Cela tranche avec un “exo-squelette” moral, qui a pour origine un système de valeurs imposé du dehors. Cette influence du milieu était appelée “facteur second” par Dabrowski qui la différentiait ainsi de la dotation biologique (premier facteur).

Dabrowski a suggéré que la majorité des individus vivent à un bas niveau de développement émotionnel, ce qu’il appelle “intégration primaire” ou “niveau I” dans son système, ou à la frontière entre le niveau I et le niveau II (désintégration à niveau unique). Les individus à ces niveaux n’ont pas la capacité d’avoir un authentique endo-squelette moral. Leurs vies sont gouvernées presque exclusivement par le premier et le second facteur. Une hiérarchie authentique de valeurs ne peut exister qu’avec l’influence du troisième facteur autonome.

 

Dans cette perspective, plusieurs anomalies – ou hypocrisies – apparentes de certains traditionalistes prennent plus de sens.

On comprend maintenant mieux pourquoi de telles personnes – qui ont de fortes préoccupations morales soutenues par des structures morales extérieures gardant sous contrôle les pulsions personnelles interdites – soutiennent un état qui applique les règles morales et une culture sociale qui stigmatise ceux qui violent les lois. C’est pour eux un vrai danger – une menace pour leur propre ordre moral intérieur – lorsque la société environnante ne parvient pas à être claire dans ses règles et stricte dans leur application.

 

Commentaire FQ: Les individus du niveau I/II n’ont pas de “structure” mentale, comme le dit Dabrowski. Ils ont à dépendre, pour cette structure, de l’environnement extérieur. Retirer cette structure équivaut à menacer leur propre sécurité perçue et leur propre bien-être mental. Sans elle, c’est un chaos sans aucune “sortie”.

Il est intéressant de noter que Lobaczewski décrit que les schizoïdes et paranoïdes sont capables d’une désintégration limitée (c’est-à-dire à niveau unique) de leurs personnalité. Ce sont les individus actifs durant les premiers stades de la ponérogénèse. Ils créent des doctrines morales et politiques autoritaires, qui sont adoptées par les individus incapables de percevoir leur nature pathologique.

Un exemple typique d’une telle déclaration schizoïde se retrouve dans la philosophie de Thomas Hobbes, qui d’ailleurs forme la colonne vertébrale de la philosophie politique occidentale :

“Par conséquent, tout ce qui résulte d’un temps de guerre, où tout homme est l’ennemi de tout homme, résulte aussi d’un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle que leur propre force et leur propre capacité d’invention leur donneront. Dans un tel état, il n’y a aucune place pour un activité laborieuse, parce que son fruit est incertain ; et par conséquent aucune culture de la terre, aucune navigation, aucun usage de marchandises importées par mer, aucune construction convenable, aucun engin pour déplacer ou soulever des choses telles qu’elles requièrent beaucoup de force ; aucune connaissance de la surface de la terre, aucune mesure du temps ; pas d’arts, pas de lettres, pas de société, et, ce qui le pire de tout, la crainte permanente, et le danger de mort violente ; et la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève.” (Ch.13)

 

Quand la structure morale est moulée dans cette forme exo-squelettique, l’absence d’autorité morale extérieure semble nécessairement impliquer le déferlement d’une anarchie morale. C’est la logique qui sous-entend la célèbre phrase d’un personnage des Frères Karamazov de Dostoïevski : “Si Dieu n’existe pas, tout est permis.” C’est ce qu’il y a derrière la peur que si les gays ont le droit de se marier le mariage est en quelque sorte menacé, y compris la sainteté du sien propre.

 

Pour les libéraux, ayant une structure endo-squelettique, ces deux propositions leur semblent de logiques non sequitur. Et logiquement, peut-être qu’elles le sont. Mais elles témoignent d’une réalité psychologique. Si la structure du dehors s’effondre, qui sait ce que je ferais ? C’est comme le mot sur le miroir dans le film, “Arrête moi avant que je ne tue encore.”

 

Les libéraux ont souvent été incapables de comprendre qu’un relâchement des règles, des sanctions, des standards moraux de la société, est une réelle menace pour l’ordre moral de ceux qui ont une structure exo-squelettique. Ils n’ont pas apprécié le sort des personnes qui veulent profondément marcher dans le droit chemin, se conformer aux règles établies et être aidées à cela.

 

De plus, de nombreux libéraux ont répondu avec colère, sans le recul de la compréhension, à la tendance que certains traditionalistes ont à tenter d’imposer leurs vues morales sur les autres. C’est la dépendance à la force et l’intégrité de l’ordre moral extérieur qui pousse de nombreux “exo-squelettes” à partir en croisade pour que le monde entier se conforme au système moral qu’eux-mêmes aspirent à adhérer. Le besoin inexprimé – et généralement non reconnu – est : s’il vous plait, société, soyez assez stricte moralement pour me faire rester sur la voie étroite et le droit chemin.

 

Intégrité et hypocrisie : le défi des exo-squelettes

 

Ces craintes des traditionalistes reflètent un manque d’intégration – la moralité n’est pas complètement intégrée dans la psyché.

 

St. Paul se lamentait : “Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas.” Il voulait véritablement faire le bien. Mais il n’est pas tout à fait vrai que le mal qu’il faisait n’était pas voulu par lui. Car une partie de lui le voulait, autrement il ne l’aurait pas fait.

 

Alors Paul était-il un hypocrite parce qu’il faisait ce qu’il disait lui-même être contre de faire ? Et est-ce que les habitants des états-rouges sont hypocrites lorsqu’ils cèdent – peut-être même plus que les libéraux – aux désirs interdits ?

 

Eh bien, oui et non. Oui, dans le sens où ils ne font pas ce qu’ils prêchent. Et que cela représente une sorte de manque d’intégrité. Mais la “malhonnêteté” qu’il y a ici n’est pas de mentir aux autres puisque c’est une excroissance naturelle de l’identification à une seule partie de soi, la partie morale, avec l’impression simultanée que l’autre partie, pourvue du désir interdit, est le non-Moi.

 

Donc voilà la part d’hypocrisie : l’incapacité à embrasser toute la vérité sur soi – un soi composé non seulement de la partie “juste” mais aussi de la partie “pécheresse”.

 

Si l’ordre moral de la société environnante s’affaiblit, la personne ayant un exo-squelette moral est vraiment effrayée – pas seulement en ce qui concerne sa conduite, mais aussi sur son identité.

 

Commentaire FQ: C’est une dynamique importante étant donné le rôle de l’idéologie dans la ponérogénèse. Les individus du niveau I (dont beaucoup ne sont pas considérés comme des autoritaristes de droite) ont besoin d’une moralité extérieure, et se raccrocheront à l’une d’elle comme si c’était une partie de leur corps.

 

L’aveuglement dangereux de certains d’entre nous, endo-squelettes

 

Ceux d’entre nous ayant une structure endo-squelettique – permettant de vivre une vie morale et ordonnée même dans une société où “rien ne va” – pouvons être raisonnablement tentés de nous sentir supérieurs à ceux qui ont une dépendance exo-squelettique aux sanctions morales d’une société qui suit la voie étroite et le droit chemin.

 

Et effectivement il y a des théories de développement moral pour lesquelles l’intériorisation d’un ordre moral est une forme plus “évoluée” de développement moral.

 

Mais, à ce stade de l’histoire américaine, on peut considérer que la quête d’une conscience évoluée a de nombreuses dimensions, et personne, dans le clivage de l’Amérique, n’a remporté la course. Cela fait partie du coût de notre polarisation culturelle – deux formes d’aveuglement moral, très différents mais aussi deux faces d’une même médaille.

 

Tout comme la droite culturelle a détérioré l’Amérique à cause de son incapacité à reconnaître son côté obscur, la gauche a détérioré l’Amérique à cause de son incapacité à reconnaître ses structures morales intérieures.

 

Ce fut l’un des plus grands défauts de la contre-culture qui est apparue dans les années 60. Nous – et moi car je faisais aussi partie de cette tribu – avons tout simplement démoli un grand nombre des structures morales de la société et avons pensé que tout irait bien. Nous avions des théories mal dégrossies sur la nature humaine, et sur la société, qui justifiaient le fait d’”être relax”, de “vaquer à ses propres occupations” et le “si ça te fait plaisir, fais le.”

 

Commentaire FQ: Et comme Dave McGowan l’a montré dans ses articles sur Laurel Canyon, certains individus et organisations très pathocratiques manipulaient tout le mouvement de la “contre-culture” dès le début. En bref, le centre moral de l’Amérique était ponérisée et ses actions étaient ainsi neutralisées.

 

L’histoire a montré que nous étions naïfs. Tout n’est pas allé bien. En fait, je dirais que cette erreur de calcul naïve a en partie conduit, au final, à l’ascension des forces sombres et destructrices de la droite incarnées par l’actuel dangereux régime Bushite.

 

Délaisser notre capital moral

 

Ce que beaucoup ont fait dans la contre-culture, je crois, a été de se regarder – dans leur état “libéré” – et imaginer qu’ils voyaient la nature humaine dans son état le plus pur. Mais en réalité, la plupart des jeunes de classe moyenne – ayant grandi dans les années 40 et 50 – qui constituaient la contre-culture, avaient déjà intériorisés un grand nombre de disciplines – morales ou autres – de la culture américaine traditionnelle.

 

C’est pourquoi ils purent prendre part à la révolution culturelle de libération, et devenir plus tard des professionnels en fonction de classe moyenne ou être le type de libéraux ayant une vie bien-ordonnée, que j’ai rencontré lorsque j’ai parlé aux groupes Unitariens.

 

Le relâchement des structures morales de la société américaine n’a pas, en effet, grandement perturbé les vies de la plupart des jeunes américains de classe moyenne de la contre-culture, parce que les structures nécessaires étaient déjà en nous. Nos endo-squelettes ont rendu inutile l’application des normes, valeurs et règles de vie.

 

Pour nous, c’était ainsi. Pendant ce temps, le reste de la société n’était pas comme nous, endo-squelettes. C’est là que les frais du relâchement culturel furent les plus visibles.

 

Il y a d’abord des éléments de la société américaine pour lesquels les disciplines de l’ordre moral étaient moins fermement établies en eux que dans la classe moyenne blanche. Et pour eux, le relâchement du tissu moral de tout le système culturel a conduit à des résultats désastreux, comme une forte augmentation du taux de naissances illégitimes et une détérioration générale de la structure familiale.

 

(Ce tableau est vraisemblablement dépeint dans le livre de Myron Magnet Le rêve et le cauchemar : le legs laissé à la sous-classe par les années 60. Je crois toujours que bien des choses étaient vraies et valables dans la contre-culture, tandis que Magnet est fondamentalement un conservateur contre-révolutionnaire ; mais je pense néanmoins qu’il est important de reconnaître la vérité de critiques pertinentes même – et parfois surtout – de personnes qui sont à bien des égards des adversaires.)

 

En plus des effets du relâchement de nos structures morales culturelles sur la sous-classe, il y a également eu l’impact de l’éparpillement de notre capital moral culturel sur nos héritiers, les jeunes.

 

La jeunesse montante n’a pas formé ses caractères dans les environnements plus strictes des années 40 et 50, mais pendant ces dernières décennies, culturellement relâchées. Depuis longtemps on a entendu les anciens professeurs dire que chaque nouvelle vague d’étudiants montrait des signes de relâchement disciplinaire de toutes sortes. La culture est de plus en plus camelote, les exigences de la société moins rigoureuses, la culture de l’indulgence plus profonde – et tout cela a conduit à un déclin culturel visible. Nombre d’enfants de ceux qui avaient préservé en eux les vielles structures morales ont réussi à élever à leur tour des enfants ayant des vies tout aussi bien-ordonnées. Mais même ici le capital culturel est en baisse, capital que nous délaissons. Et je m’attends à ce que les formes nécessaires de structure morale (et des autres disciplines) s’atténuent avec le temps – en l’absence d’une certaine sorte de renouveau culturel.

 

Mais c’est de l’autre côté du clivage culturel – dans le monde des endo-squelettes – que le relâchement de l’ordre moral s’est avéré le plus dangereux.

 

La droite culturelle, dépendante des contraintes extérieures, n’est pas la seule à être de plus en plus susceptible de succomber aux pulsions interdites – telle des marins se rendant au port.

Plus dangereuse pour la société est cette nature particulière de la vision morale de la droite – sa relative dureté et son caractère punitif – qui transforme les pulsions de l’animal humain en quelque chose de plus sombre.

 

Commentaire FQ: L’adoption d’un système pseudo-moral (par ex. divers systèmes de christianisme, judaïsme, d’islam, de philosophie politique hobbésienne, de machiavélisme, de théorie politique straussienne, etc.) agit comme une influence pathologique sur les individus de bas niveau de développement émotionnel, les faisant se comporter à un niveau plus bas que sous l’influence d’un vrai système moral. Ainsi donc, leur suggestibilité à l’autorité donne lieux aux atrocités qui caractérisent les premières phases de la pathocratie.

 

Un ordre fragile tend aussi à se durcir – la tyrannie comme meilleur moyen d’éviter l’anarchie. Et en conséquence, un ordre moral moins intériorisé, étant plus fragile, tend aussi à la dureté.

 

La moralité des exo-squelettes tend à dénigrer la nature humaine qu’elle cherche à contrôler. Cette moralité tend aussi à être plus répressive dans son approche du contrôle – contente d’investir de grosses sommes dans un système pénitentiaire brutal (que de telles sanctions servent ou non la société, comme pour les délinquants de la drogue), passionnément attachée à la peine de mort, et construisant son approche globale autour d’un personnage hautement punitif – un Seigneur de l’Univers.

 

(Pensez ici à ce phénomène culturel majeur de ces dernières années – la controverse sur La Passion du Christ de Mel Gibson.)

 

Et plus dure est la moralité, plus l’interaction entre l’exigence culturelle et la nature humaine est conduite par une forme de guerre, plus s’assombrissent les sentiments de la créature humaine socialisée dans cette moralité, plus les sentiments de la créature humaine se tournent vers la fureur (une fois les blessures infligées), vers un désir de pouvoir (pour contrebalancer l’impuissance à être faible dans un monde qui vous a déclaré la guerre), et vers une soif de vengeance (pour toutes les sanctions et le rejet infligé).

 

La moralité sévère de la droite culturelle engendre ainsi dans l’esprit humain une sorte de loup. C’est un loup comme Shakespeare l’a décrit dans Troïlus et Cressida :

 

Alors chacun se revêt du pouvoir,
Le pouvoir de la volonté, la volonté de la passion,
Et la passion, ce loup insatiable,
Ainsi secondée du pouvoir et de la volonté,
Doit nécessairement faire sa proie de toutes choses
Et finir par se dévorer elle-même.

 

Et cette même moralité sévère qui a donné vie au loup pourra aussi – si elle est intacte – aider à confiner la bête dans sa cage.

 

Ce loup – la soif de pouvoir et de vengeance – a toujours été là, et a joué un rôle lors des moments sombres de l’histoire américaine. Mais elle a été largement, plus qu’aujourd’hui, tenue en laisse.

 

Le relâchement de la cage de la moralité sociale d’Amérique a eu un sens, par conséquent, parmi les endo-squelettes d’Amérique, mais un autre sens plus sombre parmi les exo-squelettes d’Amérique. C’est comme si un bateau avant basculé vers la gauche, mais que le côté droit prenait l’eau.

 

Ce n’est pas juste le ’ça’ qui a été relâché sur la droite culturelle, mais aussi ses pulsions, assombries par la dureté de cette sous-culture. (On repense au célèbre passage de Carl Jung, écrit peu avant l’ascension des Nazis, à propos de la “‘bête blonde’ dans sa prison souterraine, prête à tout moment à jaillir avec des conséquences dévastatrices.” )

 

Le loup s’est maintenant échappé de sa cage. Nous de la contre-culture, qui voulions libérer par exemple, les énergies sexuelles naturelles de la créature humaine, avons aussi, involontairement, affaibli les freins de la soif de pouvoir,de l’avidité, de l’autoglorification. Il s’avère que la moralité est faite d’un seul morceau. De même l’est notre culture.

 

“Faites l’amour, pas la guerre,” chantions-nous. Mais maintenant, n’étant pas disciplinés dans notre approche des questions morales de l’amour, nous vivons dans un pays qui viole toutes les lois internationales dans ses façons de faire la guerre.

 

Maintenant c’est le loup qui gouverne l’Amérique.

 

Se détourner du fascisme

 

Le fascisme naît de l’impression que le choix se trouve entre la tyrannie et la simple anarchie.

 

Sans parler que les fascistes ne font qu’apporter l’anarchie du loup enragé, se cachant sous le drapeau national, rôdant dans la société. Ils le font depuis l’enceinte du pouvoir, et trompent suffisamment de gens en leur faisant croire qu’ils apportent l’ordre.

 

Mais il y a, dans tous les cas, de meilleures options que la tyrannie ou l’anarchie. Mais elles doivent être atteintes. Le bon ordre dans le monde des hommes de se produit pas sans un effort sage et difficile.

La tâche est donc double. Il s’agit non seulement de retirer ce loup du pouvoir, mais aussi d’aider à reconstruire la cage – ces structures de moralité – qui le garde sous contrôle.

 

Idéalement, nous pourrions faire bien mieux que simplement “reconstruire” la cage morale d’une ère précédente. Ce serait un progrès sur ce relâchement, qui a été libéré par ces forces sombres. Mieux encore serait de trouver un meilleur moyen d’endiguement, et même une forme plus harmonieuse de domestication qui n’a pas besoin de maltraiter la créature qu’elle amène dans la vie sociale. Le vieil ordre était loin d’être idéal.

 

Cela, la contre-culture l’avait bien reconnu, mais a été incapable de comprendre qu’une révolution réellement bénéfique ne se fait pas par la prise de la Bastille. Et elle a été incapable de reconnaître que le mouvement d’une culture à une autre de forme plus évoluée, est un processus difficile et de longue durée.

Ce qui est nécessaire cette fois, ce n’est pas un rejet facile des vieilles structures, en les remplaçant rien d’autre. Nous, endo-squelettes, devons mieux comprendre les structures qui nous tiennent ensemble. Nous devons comprendre, autrement dit, que l’endo-squelette n’est pas rien.

 

Et aussi nous devons comprendre que l’endo-squelette ne vient pas de nul part. C’est une intériorisation de l’ordre que la créature qui grandit rencontre autour d’elle.

 

Et absolument aucun squelette n’est la recette d’un effondrement.

 

Traduction par Jsf pour: News of Tomorrow

Article original: Nonesoblind

 

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