Flashback – Le secret des faux « superbillets » américains

Mondialisation.ca, 22 janvier 2007

par Klaus W. Bender

Pour l’organisation internationale de police Interpol, l’affaire est hautement prioritaire. Depuis près de 20 ans et dans des quantités considérables, circulent de faux billets de 100 dollars d’une qualité parfaite. Interpol recherche l’origine des billets, mais n’a pas réussi à l’identifier jusqu’ici.

En mars 2005, Interpol a publié ce qui s’appelle une « notice orange ». Avec une « notice orange », les pays membres d’Interpol sont avertis de l’existence d’une menace spécifique. A la fin du mois de juillet 2006, Interpol a organisé une réunion de crise avec des banques centrales, des enquêteurs de police et des membres du secteur de l’impression de haute sécurité au sujet des superbillets.

Les Américains croient connaître les auteurs du crime : la dictature communiste de Corée du Nord, ennemi numéro un des Etats-Unis. Mais à l’issue de cette conférence d’une seule journée, cette accusation a commencé à être mise en doute. Pire encore : une rumeur est apparue selon laquelle les Américains eux-mêmes pourraient être derrière les contrefaçons.

Diplomates avec des masses d’argent dans leurs bagages

Depuis que le premier faux billet de 100 dollars de la Réserve fédérale a été découvert dans une banque de Manille, aux Philippines en 1989, on s’est beaucoup ému de cette affaire. Même les experts de la frappe monétaire sont dans l’incapacité de différencier les faux billets de 100 dollars des billets authentiques, que ce soit par une inspection visuelle ou par le toucher, les tests d’authenticité les plus importants chez les citoyens moyens. En vertu de quoi, les enquêteurs ont alors donné aux faux billets le nom de superbillets.

A cette époque (1989), plusieurs pays étaient soupçonnés, dont les mollahs iraniens, la Syrie, le Hezbollah libanais, et aussi l’ancienne Allemagne de l’Est. Washington n’aime pas s’en souvenir, car il est aujourd’hui convaincu que ça doit être la Corée du Nord.

Une possible preuve en est l’interception au fil des ans de plusieurs diplomates nord-coréens et hommes d’affaire munis de passeports diplomatiques avec d’énormes liasses de superbillets dans leurs bagages. Par ailleurs, des transfuges nord-coréens ont évoqué une opération de contrefaçon de monnaie dirigée par l’Etat. Mais la fiabilité de ces déclarations est sujette à caution.

Autocensure dans les médias américains

Le principal témoin dans cette histoire est un ancien attaché économique nord-coréen à Moscou, arrêté en 1998 avec 30 000 dollars en superbillets dans la ville russe de Vladivostok. En 2003 il a fait défection à l’Ouest et rapporté que l’opération de contrefaçon était menée au seul bénéfice du dictateur Kim Jong-il, qu’il était personnellement impliqué et chargé de la fabrication des superbillets.

Depuis, les gens de Washington pensent non seulement que Kim Jong-il finance son Cognac français et ses programmes balistique et nucléaire militaire à l’aide de superbillets, mais que les contrefaçons sont ce qui empêche tout son système économique en faillite de s’écrouler. L’Amérique prétend savoir que 250 millions de dollars en superbillets sont imprimés en Corée du Nord et mis en circulation chaque année. Il n’est pas permis d’en douter ; tout le paysage médiatique américain pratique l’autocensure sur ce sujet explosif.

Fabriqué avec du coton du sud des Etats-Unis

L’impression de billets de banque est une entreprise d’une complexité technique extrême. Il est difficile pour le non-initié d’imaginer l’habileté requise pour fabriquer de la fausse monnaie de la qualité des superbillets. Le papier à billets utilisé pour les superbillets est fabriqué sur une machine à papier dite « Fourdrinier » et comporte 75% de coton et 25% de lin. Seuls les Américains fabriquent leur monnaie de cette façon.

Sur les superbillets, ne manquent ni le film de sécurité en polyester extra-fin avec la micro-impression « USA 100 » ni le filigrane en dégradé. Pour ce faire, les faux-monnayeurs auraient besoin d’au moins une machine à papier. En outre, une analyse chimique et physique du papier révèle que le coton utilisé dans les superbillets provient des Etats américains du sud. Bien sûr, on peut se procurer ce coton librement sur le marché.

Premières contrefaçons avec méthode d’impression Intaglio (en creux)

A part l’opération de contrefaçon de la livre britannique par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la longue histoire de la fausse monnaie le superbillet est le premier à être fabriqué selon la méthode d’impression Intaglio. Les superbillets sont de manière parfaitement perceptible imprimés en creux par Intaglio. Ainsi, pour imprimer de tels superbillets, une machine à impression Intaglio est requise, laquelle est seulement fabriquée par KBA Giori (anciennement DLR Giori) à Wuerzburg, en Allemagne, et est utilisée depuis des années aux Etats-Unis par la Réserve fédérale et par le Bureau des gravures et impressions pour imprimer le dollar.

On ne se procure pas librement sur le marché ces machines d’imprimerie spéciales. Même la revente d’une telle machine est habituellement signalée à Interpol. Dans les années 70, la Corée du Nord possédait une presse d’imprimerie standard du siècle passé, qui avait effectivement été fabriquée par KBA à Wuerzburg, en Allemagne. Mais les experts disent qu’une telle machine serait incapable d’imprimer un superbillet sans équipement supplémentaire. Et en raison du manque de pièces de rechange, la machine de la Corée du Nord est hors service depuis un certain temps. Aujourd’hui, la Chine imprime probablement de la monnaie pour son voisin.

Encres de sécurité venant d’usines sous haute protection

Les accusations selon lesquelles la Corée du Nord s’est procurée en secret une presse d’imprimerie moderne auprès de KBA Giori au cours des années 90 sont une invention. Pyongyang a bien essayé d’acquérir de nouvelles presses d’imprimerie en Europe, mais sans succès jusqu’ici, ne serait-ce que parce qu’elle n’a jamais payé en totalité sa vieille presse standard.

L’analyse légale menée par un laboratoire criminel montre que les encres de sécurité utilisées pour les superbillets sont identiques à celles utilisées pour les billets authentiques. C’est même le cas de la coûteuse encre OVI à couleur changeante, dont l’apparence est modifiée en fonction de l’angle d’inclinaison par rapport à la lumière ; le dollar passe du vert-bronze au noir.

La top secrète encre OVI est exclusivement fabriquée par Sicpa à Lausanne, en Suisse. Les encres exclusivement utilisées par la Réserve fédérale sont mélangées aux Etats-Unis par le titulaire américain de la licence dans des usines placées sous haute protection. Cela s’applique à toutes les encres de sécurité utilisées pour les dollars américains.

Il n’est toutefois pas à exclure que, malgré des contrôles stricts au cours du processus de production, de petites quantités de ces encres spéciales aient pu être dérobées. Mais il est intéressant de demander comment les quantités qu’exige une fabrication en série ont pu passer inaperçues et comment le matériel a pu traverser clandestinement les frontières étroitement surveillées du pays. Il est cependant exact que la Corée du Nord était autrefois cliente de Sicpa.

Le fait que les superbillets sont imprimés avec des encres authentiques est bien confirmé par Sicpa. Un système de marquage secret permet de retrouver la date exacte de fabrication de l’encre de sécurité. Sicpa s’est refusé à tout commentaire parce que l’Amérique est son plus gros client.

Pyongyang connection

Une autre chose étrange concernant les billets en dollar depuis 1996 est que chaque changement introduit par la Réserve fédérale dans l’impression du dollar a été immédiatement reproduit par les faussaires. A présent, pas moins de 19 planches différentes ont été identifiées pour les superbillets, et elles sont absolument parfaites. Des micro-impressions de seulement 1/1650e de millimètre sont dissimulées sur les nouveaux billets, et sous une loupe les superbillets ne révèlent aucune différence par rapport aux originaux. Où les faux-monnayeurs ont-ils bien pu dénicher de tels experts ?

Beaucoup ne croient pas aux thèses de Washington sur une « Pyongyang Connection » et sur une « guerre économique contre l’Amérique ». Bizarrement, bien que les faussaires maîtrisent la technologie des encres de sécurité sensibles aux infrarouges utilisée pour les nouveaux superbillets, les billets sont fabriqués de telle façon que les systèmes de vérification automatisés les reconnaissent immédiatement comme faux. En Amérique, les superbillets ont peu de chance de ne pas être détectés. Il est également suspect que le superbillet de 50 dollars, encore plus finement réalisé que celui de 100 dollars, ne soit pas mis en circulation par les faussaires, alors que cette coupure est utilisée bien plus largement par le grand public sans souvent être vérifiée.

Un investissement raté : la presse d’imprimerie

Si les Nord-Coréens cherchaient un avantage économique en falsifiant des superbillets, alors l’entreprise doit être considérée comme un mauvais investissement classique. D’après les données du Secret Service américain, responsable de la lutte contre la fausse monnaie, seulement 50 millions de dollars en superbillets ont été saisis depuis 17 ans qu’ils existent. Mais pour moins de 50 millions de dollars Kim Jong-il ne pourrait même pas acheter une des presses d’imprimerie dont il aurait besoin.

Ceux qui enquêtent en Europe sur la fausse monnaie ne peuvent pas confirmer non plus que les superbillets viennent d’abord d’Asie orientale. En Europe, ces faux billets sont habituellement retirés de la circulation suite à l’inspection automatisée des banques. On pense que les superbillets ont surtout pour origine le Moyen-Orient, l’Afrique de l’Est et aussi la Russie.

A partir de ces pays, présume-t-on, les faux billets de banque pourraient avoir atteint la Corée du Nord à la faveur de ventes d’armes. Le Japon entretenait auparavant les relations économiques les plus fortes avec la Corée du Nord. Mais en plusieurs années, la police japonaise n’a jamais pu confirmer un accroissement du nombre de superbillets en circulation. En effet, c’est exactement le contraire qui est vrai.

Imprimerie secrète de la CIA

La police sud-coréenne a déclaré qu’effectivement, à Séoul en de multiples occasions, des quantités considérables de faux dollars ont été trouvées en possession de gens de Shenyang et Dandong, des villes chinoises non loin de la frontière nord-coréenne. Mais selon la police de Corée du Sud, aucun diplomate nord-coréen transportant de grandes quantités de superbillets n’a été arrêté depuis plusieurs années.

Les bases des accusations américaines contre la Corée du Nord sont donc très bancales. Et maintenant survient le retour de balancier : une rumeur circule depuis des années parmi les représentants du secteur de l’impression de sécurité et ceux qui enquêtent sur la contrefaçon, selon laquelle c’est la CIA américaine qui fabrique les superbillets dans une imprimerie secrète. C’est dans cette usine, qu’on pense être située dans une ville au nord de Washington D.C., que les presses d’imprimerie nécessaires à la fabrication des superbillets sont censées être installées.

La CIA pourrait utiliser les superbillets pour financer des opérations secrètes dans des zones de crises internationales, et de tels fonds ne seraient pas soumis au moindre contrôle du Congrès américain. On pourrait tranquillement imputer à l’ennemi numéro un de Pyongyang la responsabilité de l’opération de contrefaçon de la monnaie.

Prétendues « preuves indiscutables »

Pendant une décennie et demie, les superbillets n’ont intéressé que ceux qui enquêtent sur la fausse monnaie. Mais en accusant officiellement Pyongyang pour la première fois, le président George W. Bush a fait du sujet la pierre angulaire de sa politique à l’égard de la péninsule coréenne. Washington prétend avoir des « preuves indiscutables », mais a refusé de les divulguer pour des raisons de sécurité.

Une telle publication doit avoir lieu. Sinon le public pourrait y voir des parallèles avec les évènements qui ont mené en 2003 à la guerre en Irak. A l’époque, les Américains parlaient des « preuves indiscutables » que l’Irak était en possession d’armes de destruction massive pour justifier leur invasion. Ils durent admettre ensuite que leurs « preuves indiscutables » étaient fausses.

(Allemagne- Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, 8 janvier 2006, cité par watchingamerica.com)
Article original (en allemand)

Klaus W. Bender est l’auteur de Moneymakers, the Secret World of Banknote Printing, édité par Verlag J. Wiley en 2005

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