British Petroleum : environnement et droits humains

Mondialisation.ca, 22 juin 2010

par Pascal Sacré

Comme Eveline Lubbers [1] nous le rappelle dans le livre dont elle a coordonnée la rédaction en 2002, La Grande Mascarade:

« Comprendre la duplicité des grandes firmes peut permettre de reconnaître les cas de manipulation, et d’agir en conséquence. La meilleure façon de lutter contre les géants du commerce est d’enquêter sur leurs stratégies et de les exposer au public.

Seul le partage des informations peut atténuer les effets des tromperies des firmes. [2] »

BP n’est certainement pas un cas isolé. Toutes les grandes firmes, dans tous les secteurs, utilisent des dizaines de stratégies pour imposer et étendre leur domination sur nos vies et sur le monde, stratégies au sein desquelles le recours à des cabinets experts en relations publiques, la défense acharnée de leur image, et la tromperie permanente jouent un rôle de premier plan [3].

Mais BP, impliqué dans le pire désastre écologique d’origine humaine, est certainement tout un symbole majeur et actuel de ces pratiques odieuses. Malheureusement, la mémoire humaine est très courte.  BP ne s’est pas toujours appelée « Beyond Petroleum » (Au-delà du pétrole).La British Petroleum a connu sa première opération de relooking en 1989, en raccourcissant son nom, en BP, redessinant son logo et réaménageant ses stations-essence. Coût : environ 100 millions de livres.

Pour Jolyon Jenkins, BP, responsable du déboisement de larges zones de la forêt tropicale au Brésil, s’était adapté aux thèmes écologiques de plus en plus en vogue à la fin des années 80 « en dépensant 20 millions de dollars pour une opération de relooking consistant à passer un coup de peinture verte partout, puis à intituler son rapport annuel Plus vert que jamais » [4].

Le « nouveau » BP affectionne la couleur verte.

Stations-essence peintes en vert, blanc, et jaune, synonymes de soleil et de responsabilité écologique.  BP a toujours usé de diversion quand ses activités l’exposaient à la colère justifiée des citoyens.  Ainsi, sa manœuvre habile de se retirer en 1997 du Global Climate Coalition (GCC) [5], ne faisait que détourner l’attention de ses ignobles activités en Colombie, en 1996, activités odieuses qui lui causaient une publicité négative.

Ainsi, « en 1997, grâce à la publicité favorable déclenchée par sa prise de position sur le réchauffement planétaire, BP vit ses profits et le prix de ses actions grimper. »[6]

BP viole les droits de l’homme en Colombie

La Colombie, avec ses forces gouvernementales corrompues, ses paramilitaires d’extrême-droite, ses escadrons de la mort qui semblent au-dessus des lois, ses guérilleros, n’est pas un pays où il fait bon vivre pour les militants des droits de l’homme et de l’environnement, en fait pour n’importe quel opposant au pouvoir central et aux firmes qui font du business avec, sur le dos des populations locales [7].  BP a été accusé d’infractions aux droits de l’homme en Colombie, ensuite disculpé par le gouvernement colombien en mars 1997.  Pourtant, « dès qu’il y a une protestation organisée contre BP, les meneurs de l’opposition sont ciblés, persécutés, harcelés et menacés de mort. »[8]  Ces menaces ne sont pas prises à la légère : depuis que l’association El Morro a lancé sa campagne de protestation contre les dégâts causés par BP à la route et à la source d’eau locale, 6 membres du groupe ont été assassinés [9].  Selon Blowout Magazine, la commission spéciale de l’enquête aurait jugé la brigade militaire qui protégeait les installations de BP coupable de « massacres de civils, d’exécution extrajudiciaire, de viol, d’enlèvement et de torture» [10].

Corruption de gouvernements, utilisation de forces militaires et paramilitaires locales pour écraser toute opposition civile, intimidation, détournement des ressources et pollution de l’écosystème, les grandes firmes comme BP ne reculent devant rien pour développer leurs profits : assassinats, arrestations arbitraires, passages à tabac, torture.  BP délègue le sale travail, mais il est le premier responsable de cette violation des droits de l’homme

Selon Richard Howitt, membre britannique du Parlement Européen, BP aurait communiqué aux militaires colombiens des photographies et des vidéos des paysans qui protestent contre les dégâts écologiques. Ces informations auraient abouti à des […] passages à tabac, des disparitions et des morts [11]. Mais sur le devant de la scène, face aux micros, BP nie toute responsabilité dans la répression militaire de ses opposants…  Le ministère de la défense colombien, et donc l’armée, aurait été payé par BP au travers de fonds versés à l’entreprise d’Etat ECOPETROL [12], tandis que la police aurait été directement payée par BP [13].

BP et l’apartheid

La collaboration de BP, principal fournisseur de carburant du Pentagone durant l’exercice fiscal 2009, avec les militaires de toutes sortes ne date pas d’hier.  Elle vendait du pétrole et du gaz naturel à l’armée sud-africaine à l’époque de l’apartheid et coopérait avec les raffineries locales en dépit de l’embargo international [14]. Sans pétrole, le gouvernement sud-africain raciste n’aurait pu continuer à fonctionner. C’est BP qui a maintenu le gouvernement de l’apartheid en vie [15].

Les propos habituel de façade : «  développement des entreprises locales, de logements sociaux, d’infrastructures et de formations professionnelles » sont le brouillard derrière lequel se cachent les grandes firmes comme BP, à chaque fois, pour camoufler leurs gigantesques profits commerciaux, bien plus au détriment qu’au bénéfice des peuples colonisés.

BP, qui ose s’affirmer comme une « force du bien » en Colombie, met en avant les 25 millions de dollars consacré au développement local depuis 1992, à comparer aux 6 milliards investis dans les opérations commerciales de l’entreprise.  Avec 25 millions de dollars donnés d’une main hypocrite, BP se donne le droit ensuite de détruire les droits civiques des habitants de tout un pays, et d’acheter la dignité de tout un système politique.  Selon BP, sans elle, la situation serait encore pire dans le delta nigérian, dans le sud-ouest de l’Iran, au Koweït, en Papouasie-Nouvelle Guinée, en Algérie, en Lybie, en Somalie, au Yémen, ou dans le golfe d’Aden.  C’est BP qui le dit, et non pas les populations opprimées par les gouvernements et les forces de l’ «ordre » soudoyés par BP [16].

Le plus beau logo, pour l’entreprise la plus polluante

En 1991, l’Environmental Protection Agency (EPA) désigna BP comme l’entreprise la plus polluante des États-Unis.  Plus grand pollueur d’Écosse en 1992 (Greenpeace International), accusé de brûler des gaz toxiques dans sa raffinerie de l’Ohio en 1999 (amende de 1,7 million de dollars) [17], sommé de réduire de plusieurs dizaines de milliers de tonnes la pollution de l’air par ses raffineries américaines (amende de 10 millions de dollars à l’EPA) en juillet 2000, reconnu coupable d’avoir déposé dans ses champs pétroliers « certifiés » écologiques en Alaska des déchets toxiques (amende de 500 000 dollars et 6,5 millions de dollars de dédommagements civils), BP Amoco, géant transnational du pétrole, est devenu en 2000, Beyond Petroleum, équipant ses stations-services de panneaux solaires, et se dotant d’un logo flamboyant, un disque solaire vert, blanc, jaune, en hommage à Hélios, dieu grec du soleil.  Bien sûr tout est affaire de mot, British Petroleum faisait trop impérialiste, ce qu’est BP en réalité, mais il ne faut pas le dire, pas le montrer.

BP s’est peut-être retiré du Global Climate Coalition (GCB), sans que cela ne lui coûte grand-chose, mais il a produit à lui seul plus d’émissions que l’Amérique Centrale, le Canada ou l’Angleterre, selon Corporate Watch [18].

BP continuait à prospecter du pétrole dans des zones sensibles : l’Atlantique nord, les contreforts des Andes, l’Alaska… En 1999, le « Army Corps of Engineers » estimait que sur une durée de 15 ans, « la probabilité d’un ou plusieurs accidents pétroliers liés à ce projet se situe entre 11 et 24%. »[19].  BP a toujours exerce sa domination en usant de lobbying, de donations aux politiciens, d’infiltration et de financement de groupes de pression. Et surtout de diversion.

En 2001, BP avait un projet très impopulaire en Alaska, la prospection dans l’Arctic National Wildlife Refuge (ANWR). Attaqué pour cela, BP, sous le slogan « Branchés sur le soleil », lança une campagne publicitaire vantant ses investissements dans les énergies alternatives et les panneaux solaires installés dans ses stations-essence du monde entier.  « Chez nous, faites le plein de soleil » [20].  L’image et seulement l’image.  Logo, slogans, promesses, affiches et couleur verte.

Les centaines de millions de dollar consacrés à l’énergie solaire ne servent qu’à redorer sa réputation, ou plutôt la reverdir, comme toutes ses autres opérations de relations publiques, incluant son relooking « au-delà du pétrole ».  7 millions de dollars pour la recherche et la préparation du nouveau logo.  200 millions de dollars pour redécorer les installations, changer les panneaux et ses en-têtes. 400 millions de dollars pour promouvoir son essence et son nouveau logo [21].

Des promesses, des paroles et des slogans.

Il est très triste pour nous d’oublier si facilement l’histoire, d’ignorer les faits mais d’accorder tant d’importance et de crédit aux promesses, malgré l’histoire et les faits.  Au moment où Obama gesticule, fulmine, montre les dents, tape du poing, fronce les sourcils [22], où BP a promis de verser 20 milliards de dollars en quatre ans sur un compte bloqué, géré par une autorité indépendante [23], de faire une contribution volontaire de 100 millions de dollars à une fondation qui indemnisera les chômeurs des plateformes et de ne pas verser de dividendes cette année à ses actionnaires [24]…

Au moment où M. Obama a affiché sa confiance dans “la force et la viabilité” de la compagnie et promis : “Je suis certain que BP remplira ses obligations envers le peuple américain”[25]…

Souvenez-vous juste de ceci :

Obama, comme sénateur et pendant les quatre ans de son mandat, a touché $77.051 et il est, à ce titre, n°1 des dotés de BP (individus et comités d’action politique, PACs). [26]

« Le gouvernement américain est prostré devant la puissance des compagnies pétrolières multinationales géantes tout comme il l’a été précédemment devant les exigences de Wall Street pour un renflouement de plusieurs milliers de millions de dollars. Les deux partis qui se relayent le contrôle du gouvernement sont tous deux des instruments politiques du patronat et leur première priorité notamment en situation de crise, est de sauvegarder les intérêts de l’aristocratie financière. » [27]

Obama, au travers de son secrétaire à l’Intérieur, Ken Salazar, a pris de nombreuses mesures ces seize derniers mois pour accélérer le forage dans le golfe. Malgré les avertissements et les appels à plus de contrôles, et peu de temps avant l’explosion, le gouvernement était intervenu lors d’un procès devant la justice fédérale en faveur du forage pétrolier dans le golfe du Mexique, et Salazar avait spécifiquement cité l’opération Deepwater Horizon de BP comme devant faire partie de celles qu’il fallait autoriser [28].

Les résidents affectés par la marée noire de l’Exxon Valdez de 1989, aux conséquences encore visibles aujourd’hui (encore 80 000 litres de pétrole sur les côtes d’Alaska), et toutes les victimes de la dégradation environnementale n’ont pas encore reçu, 21 ans plus tard, tous les dédommagements promis par Exxon Mobil, malgré tous les jugements [29].  Beaucoup des plaignants de l’Exxon-Valdez sont morts avant de voir le moindre dollar, rejoignant les 250 000 oiseaux marins, les 2 800 loutres, les 300 phoques et les 250 aigles d’Amérique exterminés (sans compter tous les poissons et créatures marines) [30].

En ce moment de déclarations, de discours solennels et de promesses, oui, souvenez-vous de tout ceci, de tous ces faits qui eux sont réels.  Mais surtout souvenez-vous de tous les antécédents de BP, l’entreprise au beau logo de plusieurs millions de dollars, l’ami des paramilitaires colombiens, de l’apartheid, et de Wall Street. Souvenez-vous de sa maîtrise de la tromperie.

Sources :

[1] Eveline Lubbers fait partie des fondateurs du bureau Jansen & Janssen à Amsterdam (www.burojansen.nl). Elle a publié de nombreux articles sur l’espionnage des firmes et leurs stratégies de relations publiques contre leurs détracteurs.

[2] « La Grande Mascarade », éditions Parangon, 2003, p.7.

[3] Pour une revue de ces stratégies, je vous renvoie au livre, « La Grande Mascarade », écrit sous la direction d’Eveline Lubbers, avec un avant-propos de Naomi Klein. Toutes ces techniques sont notamment résumées dans le chapitre 1, pp.15-24.

[4] Jolyon Jenkins, « Who’s the Greenest ?”, New Statesman and Society, 17 août 1990, pp.18-20

[5] GCC Global Climate Coalition, groupe de 50 firmes et associations commerciales dont le credo était que le réchauffement planétaire restait à prouver, et que l’action préventive était inopportune, « La Grande Mascarade », op.cit., p.26.

[6] « La Grande Mascarade », op.cit., p.27.

[7] Bureau of Democracy, Human Rights and Labor, “Colombia Country Report on Human Rights Practices for 1997 & 1998”, Department of State, 1998 & 1999.

Les violences cumulées des forces gouvernementales, des paramilitaires et des guérilleros ont causé 2000 à 3000 morts en 1998, et entraîné le déplacement de 300 000 civils.

[8] Daniel Bland, Human Rights Watch

[9] « Colombia : BP’s Secret Soldiers », World in Action, ITV, 30 juin 1997

[10] “Colombia ; the role of BP”, Blowout Magazine, janvier 1998.

[11] “BP at War : Colombia”, PP. 32-34, Human Rights Committee.

[12] Human Rights Watch, juuin 1999

[13] Op.cit.

[14] “La Grande Mascarade”, op.cit., p.30

[15] Julie Gozan, “BP : A Legacy of Apartheid, Pollution and Exploitation”, Multinational Monitor, Vol.13,N°11,novembre 1992, pp.26-30.

[16] James Bamberg, The History of the British Petroleum Company, Vol 2 : The Anglo-Iranian Years, 1928-1954 (Cambridge University Press, Cambridge, 1994).

James bamberg, British Petroleum and Global Oil 1950-1975, Volume 3 : The Challenge of Nationalism (Cambridge University Press, Cambridge, 2000).

[17] Athan Manuel, “Green Words, Dirty Deeds : A PIRG Exposé of BP Amoco’s Greenwashing”, US Public Interest Research Group (PIRG) Education Fund, 1999, p.11.

[18] Kenny Bruno, “Summer Greenwash Award : BP Amoco’s Plug in the Sun’Program”, Corporate Watch, 1999.

[19] Athan Manuel, op.cit, p.11

Danielle Knight, “USA : Mixed Reaction to Oil Co’s Earth Day Award”, Corporate Watch, 1999.

[20] “La Grande Mascarade”, op.cit., p.32.

[21] “La Grande mascarade”, op.cit., p.33.

[22] http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/06/15/AR2010061505040.html?hpid=artslot

« Nous allons combattre cette marée noire avec tout ce que nous avons, et aussi longtemps qu’il le faudra. Nous ferons payer BP pour les dégâts que leur entreprise a causés. Et nous ferons tout le nécessaire pour aider les côtes du Golfe, et ses habitants, à se relever de cette tragédie. » Président Obama.

[28] http://wsws.org/articles/2010/may2010/oilr-m10.shtml

[23] http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/06/17/m-obama-obtient-20-milliards-de-dollars-et-les-excuses-de-bp-pour-la-maree-noire_1374168_3244.html

Gestionnaire du compte : l’avocat Kenneth Feinberg, […] qui avait exercé les mêmes responsabilités dans le fonds de compensation des attentats du 11 septembre 2001.

[24] http://www.lemonde.fr/planete/article/2010/06/17/m-obama-obtient-20-milliards-de-dollars-et-les-excuses-de-bp-pour-la-maree-noire_1374168_3244.html , op.cit.

[25] Carl-Henric Svanberg , président de BP, n’a pas eu le même brio oratoire que Barack Obama, en parlant de petites gens.

M. Svanberg a démenti que les compagnies pétrolières soient “des sociétés avides qui ne se préoccupent de rien. Ce n’est pas le cas de BP. Nous nous préoccupons des petites gens”, a-t-il assuré. “Petites gens” ? L’expression a été jugée comme une nouvelle forme d’arrogance de BP. Il n’a pas fallu deux heures pour que le chairman présente de nouvelles excuses.

[26] “BP est un des plus grands financiers de la vie politique américaine” dixit Dave Levinthal du Center for Responsive Politics. En 2000, ils avaient investi sur les Republicains. En 2008, ils ont financé à égalité les Démocrates et les Républicains.

Toujours plus, c’est ce qu’on peut conclure de deux faits incontestables: Entre 1999 et 2008, les montants consacrés au financement politique sont passés de $5.7 millions à  $15.9 millions.

La décision de la Cour Suprême de laisser les entreprises augmenter comme elles veulent le financement politique ne va pas freiner leur appétit de contrôler le pouvoir politique.

[27] http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=19499

[28] http://wsws.org/articles/2010/may2010/oilr-m10.shtml

[29] 20 Years After Valdez Oil Spill, Exxon Still Owes $92M :

http://www.ens-newswire.com/ens/mar2009/2009-03-24-01.asp

[30] Traces of Exxon Valdez spill can still be found : http://www.ngoilgas.com/news/worlds-largest-oil-spills/

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