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(extrait du Los Angeles Weekly du 26 janvier 1990) La plupart des Étasuniens adultes se lèvent vers 6 ou 7 heures du matin. Ils arrivent au travail à 8 ou 9 heures, en sortent vers 17 heures et sont de retour à la maison vers 18 heures. Et cela cinquante semaines par an, durant 45 ans environ. La plupart sont contents d’avoir un travail, mais ne l’ont pas réellement choisi. Ils peuvent rêver, ils peuvent étudier et même se former au travail qu’ils désirent vraiment; mais tôt ou tard, pour la plupart, ça ne se passe pas bien. Puis ils occupent les emplois à leur portée. Presque tous ont une famille à nourrir, ils ont donc besoin de leur emploi plus que leurs employeurs n'admettent avoir besoin d’eux. Ils sont des employés. Et ce statut ne leur donne aucun droit à la parole au sujet de leur travail. L’objectif ou le service, les buts à court ou long terme de l’entreprise, sont considérés tout à fait littéralement comme « n’étant pas de leur ressort » - quoique ces questions influencent directement chaque aspect de leurs vies. Peu importe qu’ils aient donné des années à la survie quotidienne des affaires ; les employés -même quand ils sont appelés « directeurs »- reçoivent majoritairement des ordres ou des consignes... C’est une étrange façon de structurer une société libre : la plupart des gens ont peu ou pas d’autorité sur ce qu’ils font cinq jours par semaine durant 45 ans. Cela ne ressemble pas beaucoup à « vie, liberté, et poursuite du bonheur. » Cela ressemble davantage à une nation de robots.
Il était courant de dire qu’une compensation d’être un robot étasunien était la liberté de vivre dans sa propre maison, avec son propre mode vie original, dans une communauté propre et sûre dans laquelle ses propres enfants avaient la chance d’être des robots plus heureux, plus riches que leurs parents. Mais travailler dur ne peut plus suffire à acheter des maisons maintenant, moins de communautés sont propres, aucune n’est sûre, et les perspectives des enfants sont pires. Et cela tient peut être au fait que durant cinq jours par semaine, pendant 45 ans, vous n’avez pas eu votre mot à dire – tandis que d’autres personnes ont pris des décisions inadéquates pour vous. Je ne sais pas vraiment quel forme de bonheur nous recherchons en ces temps-ci, mais une chose est claire : ce n’est pas le bonheur de ceux qui ont fait fonctionner notre société. D’autre part – ou l'entend-on dire – vous êtes libre, et si vous n’aimez pas votre métier vous pouvez poursuivre le bonheur en démarrant une affaire personnelle, en devenant un entrepreneur « indépendant ». Mais vous n'êtes considéré comme indépendant qu’à la mesure de votre estimation de crédit. Et pour concourir dans la communauté des affaires, vous vous trouverez à devoir traiter les autres – vos employés – comme autant d'esclaves que vous pourrez vous le permettre. Payez-les aussi peu qu’ils le toléreront et ne leur donnez pas leur mot à dire sur quoi que ce soit, parce que c’est ce qui est le plus efficace et profitable. L’argent est le standard absolu. La liberté, la dignité et le bien-être de vos semblables ne figurent tout simplement pas dans la formule de base. Cela peut sembler une manière assez rude de considérer les règles qui régissent l’Amérique de maintenant. Mais si je parais radical, ce n’est paspour avoir beaucoup lu à l'abri dans une université confortable, pour me précipiter ensuite dispenser une opinion comme une prima donna de la presse alternative! J’ai appris à connaître les robots en étant moi-même un robot! De 18 à 29 ans ( moins quelques mois agités à l’université quand j’avais 24 ans) je faisais le genre de job que je m'attendais à avoir toute ma vie : trieur de lettres pendant deux ans, transcripteur de bande pendant trois ans, correcteur d’épreuves (grossièrement incompétent) pendant quelques semaines, messager pendant quelques mois, et secrétaire (oui, secrétaire) pendant un an et demi. Puis j’ai arrêté de travailler régulièrement et les emplois devinrent plus effrayants : Aide soignant, vendeur d’aspirateurs, personne au comptoir chez « Jack-in-the-Box », serveur, enfonceur de clous, mixeur de ciment, nettoyeur de toilettes, chauffeur. Ce fut durant les années de travail de bureau que j’ai compris : j’avais deux semaines de congés payés par an. Une année a 52 semaines. Même un travailleur comparativement maladroit, non éduqué comme moi, qui ne pouvait pas - ne peut toujours pas- calculer des fractions ou faire des longues divisions - en connaissait assez en mathématiques pour comprendre qu’on peut diviser 52 par 2… et obtenir vingt-six. Cela signifiait qu'il me faudrait travailler durant 26 ans pour obtenir l'équivalent d'une année « à moi ». Et que je ne pourrais avoir cela qu’en 26 parties ainsi cela ne serait même pas perçu comme une année. Autrement dit, aucune période de temps n’était vraiment à moi. Mon patron m'accordait simplement une illusion de liberté, un peu d’espace pour reprendre mon souffle, entre les 50 semaines que je vivais et qu’il possédait. Mon employeur utilise 26 ans de ma vie pour chaque année que je garde. Et qu’est-ce que j’obtiens en retour pour cette chose énorme que je donne ? Qu’est-ce que j’obtiens en retour pour le don de ma vie ? Une feuille de paie aussi insuffisante que les patrons peuvent se le permettre. Si je suis chanceux, une assurance santé. Si je suis vraiment chanceux, la définition qu'aura l’employeur de ma « santé » inclura mes dents et mes yeux – peut-être même mon esprit. Et, dans un lieu de travail cultivé, juste assez de pension ou de « partage des profits » pour me garder doux mais pas assez pour rendre la vie différente. Et c’est tout. Comparez ceci à ce que gagne mon employeur : si l’entreprise réussit, il - c’est habituellement un il - gagne un salaire qui lui assure un standard de vie au-delà de mes rêves les plus fous, y compris ce que je considérerais une protection fantastique poursa famille, et un monde d’accès que je peux seulement imiter piteusement en changeant de chaîne sur mon téléviseur. Son standard de vie ne serait pas possible sans le travail des gens comme moi – mais mon employeur ne pense pas que cela soit un fait très significatif. Il ne pense certainement pas que cela m’autorise à donner mon avis sur les affaires. Sans parler d’une participation significative au droit de propriété. Oh non! L’affaire est la sienne qu’il mène comme il l’entend, et il possède mon travail. Point. Je ne veux pas dire que les patrons ne travaillent pas. La plupart travaillent dur, et ont la satisfaction de savoir que ce qu’ils font est à eux. Super. Le problème est : « Ce que je fais est aussi à eux » . Car si mes camarades de travail et moi ne faisions pas ce que nous faisons – alors personne n'appartiendrait à personne. Alors comment se fait-il que ce que nous faisons est à peine à nous ? Comment se fait-il qu’un patron puisse devenir riche tandis que nous nous trouvons chanceux de nous en sortir sans perte ? Comment se fait-il qu’il puisse faire ce qu’il veut avec l’entreprise sans nous consulter, alors que nous assumons le plus gros du travail et assumons le stress des conséquences ? La seule réponse que l'on veut bien nous donner est que l’employeur est arrivé avec les fonds pour démarrer l’entreprise au tout début ; en conséquence de quoi lui et ses financiers décident de tout et récupèrent tous les bénéfices. Excusez-moi, mais la situation me semble un peu déséquilibrée. Cela ne prend pas en compte le fait que rien n’arrive tant que le travail n’est pas fait. Ne devrait-il pas s’ensuivre que, le travail étant si important, les personnes qui font ce travail méritent une formule plus juste pour mesurer qui gagne quoi ? Il n’y a pas de doute que les gens qui risquent de l'argent ou en réinjectent pour créer une société, ou la rendent à nouveau compétitive en cas de chute des cours par exemple, méritent un retour honnête sur leur investissement – mais est-il juste qu’ils obtiennent tous les bénéfices ? Cela nécessite plus que de l’investissement et du management pour faire vivre une société. Cela nécessite avant tout le labeur, l’adresse et le talent des gens qui travaillent au sein de la société. N’est-ce pas un investissement ? Cela ne mérite-t-il pas un retour honnête, une voix, une part du pouvoir ? Je sais que cela semble terriblement simpliste, mais aucune école ne m’a jamais appris quoique ce soit sur les arcanes de l’économie et du pouvoir (peut-être parce qu’ils ne voulaient pas que j'en sache quelque chose....), j’ai donc du le comprendre lentement, en me fondant sur ce que je voyais autour de moi chaque jour. Et voici ce que j’ai constaté : Peu importe le temps réel ou la qualité du travail que j'accomplissais, je pouvais obtenir des augmentations non négligeables, peut-être même des bénéfices médicaux et quelques bonus, mais on ne m’accordait pas de pouvoir sur ma propre vie – pas de pouvoir sur les décisions fondamentales desquelles ma vie dépendait. Mon avenir était entre les mains de gens dont je ne connaissais même pas les noms et que je n’avais jamais rencontrés. Seul la hauteur de leur investissement était à prendre en compte. Ils se nourrissaient de mon travail, de ma vie, mais se gardaient tout le pouvoir, les prérogatives et le profit. Lentement, très lentement, j’arrivai à la conclusion qui pour moi était fondamentale : mes employeurs me volent ma vie. ILS-ME-VOLENT-MA-VIE!!! Si les gens qui font le travail ne détiennent pas une part du produit, et n’ont pas de pouvoir sur ce qui se passe dans leur entreprise ; ils sont volés. Et ne pensez pas une minute que ceux qui vous volent l'ignorent.... Ils savent combien ils obtiennent de vous et combien peu ils vous rendent. Ce sont des voleurs. Ils volent votre vie. Le travailleur à la chaîne n’est pas responsable du carnage de l’industrie automobile étasunienne, par exemple. Les responsables sont ceux qui sont les moins lésés, directeurs et actionnaires qui, selon le « Los Angeles Times », gagnent de 50 à 500 fois ce que gagne le travailleur à la chaîne, mais quiont fait un travail pitoyable de gestion. De plus ce sont les travailleurs qui souffrent le plus : licenciements, fermetures d’usines, qui sont sans doute nécessaires – comme les autocollants de pare-chocs le disent, la merde arrive – mais il n’est pour autant pas juste que les travailleurs n’aient aucun pouvoir dans les décisions de gestion fondamentales concernées. En tant que travailleur, je ne suis pas un « coût de fonctionnement ». J'existe en tant que qualité du travail. J'existe en tant qu’emploi. J'existe en tant que membre de la société. Sans moi et mes camarades de travail, il n’y aurait rien. Je veux bien accepter les critiques dans un monde où peu de choses sont certaines, mais où je mérite un droit de parole. Pas juste une « entrée » cosmétique, mais un pouvoir significatif dans les bonnes périodes ou les mauvaises. Une place à la table où les décisions sont prises. Rien de moins n’est honnête. Donc rien de moins n’est moral. Et si vous, en tant que propriétaire ou gestionnaire ou gouvernement, me refusez cela – alors vous choisissez de ne pas vous comporter de façon morale et vous commettez un crime contre moi. Vous attendez-vous à ce que je ne me batte pas ? Espérez-vous que nous restions passifs pour toujours pendant que vous vous enrichissez en volant nos vies ? Traduction française: Henri R.
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